La musique ou la vie : Petite mélodies pour un calibre 44

Vous qui passer certainement tout près de moi, voici le récit de mes mésaventure :

Dans un obscur quartier de la banlieue londonienne je m'étais attablé devant une Guiness. J'occupais mon temps à le passer. L'oisiveté est mon passe temps favori. Je n'ai rien à faire sinon m'occuper des affaires du monde. Regarder et voir sont là ce qui fait mon existence. Revenons à cette journée pluvieuse à soi, la ville était balayée par un vent violent et froid. La froidure d'octobre était déjà bien installée. Le soleil ne se montrait qu'en fin de soirée pour moquer les passants qui avaient endurés une mauvaise journée de labeur. La double porte à battant avait cessé de s'ouvrir et la chaleur du poêle faisait enfin son effet. L'atmosphère était chargée des odeurs de tabac. Un groupe de fumeurs de pipes devisaient non loin de moi. Je pu donc assouvir enfin ma curiosité maladive. Je me décalais sur le côté pour offrir à mes oreilles une perception idéale dans le brouhaha qui faisait le fond sonore de ce lieu.

Il y avait là de jeunes hommes dans la fleur de l'âge. Ils faisaient leurs études de médecines. J'avais eu l'occasion de côtoyer deux d'entre eux lors d’une visite à un ami qui professait à l'University College de Londres. Les trois autres venaient du King's College. C'était pour le moins surprenant de les voir attabler tous ensemble alors qu’entre ces deux institutions médicales règne une rivalité extrême. Due à la nouvelle habilitation du University College, certes, mais encore plus à sa tradition laïque. Il y avait un autre personnage qui participait à cette assemblée, issu d’une autre corporation, celle du droit. Il se destinait à la fonction de juge et ne cessait de le clamer haut et fort. Chacun d’entre eux était dans une excitation qui touchait à son paroxysme. Ils attendaient un autre individu qui visiblement était en retard. Il apparaissait, au travers de leurs échanges, que plus le retard était important, plus l’enjeu de son arrivée serait grande. Ils semblaient tous attendre de lui quelque chose comme une aventure, ou bien le récit de celle-ci. Les tournées de bière se succédaient à grand train. Le tenancier du bar prenait grand soin de ce groupe qu'il avait visiblement l’habitude de servir en ce lieu. Il était évident qu’ils y avaient établi leur quartier général.

Je finis par comprendre l’objet de cette réunion car la bière aidant, les protagonistes vociféraient à travers le bar. Il apparut à travers leurs échanges qu’il s’agissait d’une sorte de concours entre les deux groupes, chacun représentant son université. Il s’agissait d’un affrontement à coup d’histoires vécues. A la suite de la présentation du récit, un vote devait avoir lieu pour juger de la valeur du récitant. Ce que je ne comprenais pas, par contre, c’était le rôle du membre du groupe adverse qui lui n’avait qu’à écouter l’histoire. Je vais tenter de vous restituer ce que j’en ai retenu afin que vous puissiez vous faire votre propre idée. Un nommé John habillé d’un duffel-coat de qualité et coiffé d’un haut de forme s’était saisi de sa canne à pommeau pour hurler à qui voulait l’entendre qu’il avait été de loin le meilleur avec son histoire parmi toutes celles qui avaient été présentées jusqu’à aujourd’hui. « Je jure devant tout ce beau monde qui nous regarde, et me tourne vers vous en particulier qui semblez nous observer depuis tout à l’heure… » Il s’adressait à moi en me regardant de ses yeux bleus, plantés au fond d’une cavité profonde sous une arcade sourcilière proéminente qui prolongeait un front large. « Oui je jure qu’il n’est pas un parmi vous qui pourra me surpasser. J’ai vécu monsieur la plus étrange aventure ! » Un hou s’éleva de la salle qui semblait fatigué d’entendre ce vantard raconter et raconter encore son histoire. Ses acolytes tapèrent à tout rompre sur la table, qui avec sa chope giclant à chaque coup, qui avec le pommeau de sa canne ou encore avec le plat de la main ou le talon. Il y avait un raffut à tout rompre. « Mais ce monsieur, ci présent, n’a pas eu l’heur de profiter de la chose et je m’en vais y remédier… » Un grand blond, qui semblait avoir une certaine emprise sur le groupe leva la main ce qui eut pour effet de couper notre jeune ami dans son élan. « Si l’homme dont tu parles donne son accord nous te laisserons une nouvelle fois nous abreuver de tes paroles… » Il se tourna vers moi « Qu’en est-il monsieur dont le nom m’est inconnu ! » Je me levais et me présentais, puis je demandais à connaître cette fameuse chose dont il était question. Un grand sourire illumina la figure de celui qui s'était présenté comme John Lowerall. Son visage rougi par l’alcool exprimait une joie de vivre qui se communiquait à l'ensemble des gens présents en cet estaminet. « Et bien voilà… » L’avocat dans un sérieux feint se leva et imitant la verve d’un juge au tribunal s’exclama « Jeune homme veuillez faire au plus court et cessez là ces préambules inutiles ! » L’ensemble de la salle partit d’un rire tonitruant qui dut s’entendre dans toute la rue de ce quartier populaire du district de Camden. « Au plus court ! » hurlèrent les consommateurs eux aussi bien échauffé par l’alcool. « Et bien voilà… » L’avocat à nouveau se leva « Tu l’as déjà dit ! » Il s’en suivi des cris entremêlés de fous rire. Une fois le calme retrouvé, après l’intervention du tenancier qui ne voulait pas d’ennui avec les forces de police, il reprit le fil de son histoire. « J’étais allé sur le terrain qui jouxte la gare de Saint-Pancrass, là où l’on peut y pratiquer le jeu de passes. Mais à ma grande surprise les joueurs n’utilisaient pas une balle monsieur, mais un sac de jute et je vous défie de me dire ce qu’il y avait dedans… » Je fis mine de chercher quelque réponse puis répondant pas la négative le jeune homme poursuivit son récit. « Une paire de testicules ! Mais à qui monsieur pouvaient-ils bien appartenir ? Hé bien je m’en vais vous le dire, à Jeremy Bentham ! » Le groupe d’étudiants en médecin de l’University College se mit à insulter copieusement l’auteur de l’histoire pendant que ses amis du King's College se tenaient le côtes de rire. « Le pauvre fondateur de ce que je n’ose nommer une école de médecine, après avoir retrouvé sa tête à avait perdu ses couilles ! » Nouveaux hurlements. Je n’étais pas sans savoir qu’on venait de retrouver la tête du dit fondateur qui avait été volé par un groupe d’étudiants pour jouer à ce que l’on nomme le football. Le pauvre homme avait eu une vie bien moins remplie en rebondissement que sa mort. C’est alors qu’entra un homme à la haute stature. Il était tête nue et dégoulinait d’eau. Sa vareuse, usée par le temps, laissait imaginé une condition modeste. Très vite je compris qu’il étudiait lui aussi à l’University College. Il était notoire qu’il fallait appartenir à l’élite, même à l’aristocratie anglaise pour entrer au King's College. Il était évident qu’il n’avait aucune chance d’y trouver place. Le calme revint petit à petit, chacun reprenant sa conversation là où il l’avait laissé. Chacun des membres du petit groupe se leva et salua gravement le nouvel arrivant. Un fois les poignées de mains échangées, ce personnage à l’allure énigmatique, après avoir ôté son manteau s’installa sur la chaise que le futur représentant de la magistrature lui tendait. Il fit signe au tenancier qui s’empressa de lui apporter une chope de bière. Ce personnage ombrageux aux cheveux hirsutes avait l’allure d’un Raspoutine. Il siffla d’un trait sa bière, levant son verre pour signifier au patron du bar qu’il devait à nouveau fournir. « Messieurs je suis à vous ! » Le grand blond qui lui faisait face se cala dans son siège, les jambes allongées, croisant ses bottines et intervînt à nouveau. « Je propose d’associer notre nouvel ami, à notre groupe. Il pourra entendre et prendre part en auditeur libre à notre nouveau défit. Je pense qu’il va sans dire que vous avez compris qu’il s’agit de jauger la valeur de Alexei. » Je me présentais à nouveau et j’attendis que Alexei se prononce favorablement à la requête. A partir de là je quittais ma table, emportant ma chaise et m’installais parmi eux.

« Voilà mon histoire. Je cherchais depuis longtemps des cours de musique, vous n’êtes pas sans savoir que j’ai une passion pour le violon. Je trouvais donc pour pas trop cher des leçons dans Torrington Square. C’est là que je fis la connaissance d’une charmante demoiselle. Elle n’était pas bien grasse, mais elle portait bien sa robe de taffetas a petites carreaux bleus et verts. Elle avait une coiffe qui cachait ses cheveux châtain clair. C’est à la deuxième leçon que je vis son désarroi. Elle avait pleuré et semblait taciturne. Très vite je compris qu’elle n’était pas à ce qu’elle faisait. Elle oubliait les conseils habituels sur la tenue du violon, le placement du dos, la direction de l’archet. Je m’enquis de ce qui la mettait dans un tel état. Alors elle m’expliqua la chose le plus étrange. Son frère devenait fou. Elle le voyait s’enfermer de plus en plus fréquemment dans son cabinet où il avait pour habitude de composer des pièces pour guitares. Il maigrissait à vue d’œil et devenait agressif avec elle alors qu’ils étaient les meilleurs amis du monde. Elle savait que je faisais des études de médecine, que j’assistais au cours du professeur Malievsky le plus célèbre spécialiste de troubles de l’humeur. Je lui avais raconté la présentation d’une grande hystérique, tu connais Frederic, tu y as aussi assisté ! » Ce dernier opina de la tête avec un air des plus sérieux. Alexeiv fit une pause en prenant le temps de déguster sa bière. Il observa son auditoire, satisfait de l’attention qu’on lui portait. Y compris aux quelques tables qui nous entouraient. Puis il reprit son récit. « Cette présentation l’avait fortement impressionnée. Elle me demanda donc de rencontrer son frère afin que je lui donne mon avis. Elle expliqua qu’elle prétexterait ma venue pour composer un duo au violon et qu’elle me présentera ainsi à son frère qui sera forcément intéressé car il reste très soucieux du devenir musical de sa sœur à qui il reproche de ne donner que des cours. Nous nous mîmes d’accord pour la fin de semaine à l’heure du thé. Le jour dit, je passais par la boutique de Helen’Bakery pour apporter quelques scones avant de me rendre à l’adresse indiquée dans le quartier chic de Saint Georges Garden tout près du Brunsblury Stores. Il fallut attendre plus d’une heure pour voir apparaître un jeune homme à l’allure cadavérique. Ce qui me désarçonna immédiatement, c’est que pour un homme qui avait quarante huit ans il en paraissait à peine vingt. Je pensais avoir mal compris lorsque sa sœur me l’avait décrit, mais il n’en était rien car il m’expliqua plus tard qu’il était né en 1858 quand le prince Alexandre Karađorđević a été chassé de Serbie. Il me savait d’origine Russe et il tenait à m’entretenir de la politique de la région. Il n’y avait donc aucun doute possible sur son âge. D’ailleurs il vous sera facile de le vérifier il est membre de l’académie de musique et figure sur la liste de membres honorifiques. Il me prit rapidement en amitié et la semaine d’après je pus le rencontrer seul dans son cabinet. Il tenait à me faire entendre sa dernière composition pour deux guitares. Il était dans un état proche de la folie. Il s’agitait en tout sens, commençait mille choses qu’il ne finissait pas. Il préparait sa guitare, se ravisait, modifiait une ligne harmonique qui ne lui convenait pas puis jetait le crayon au sol. Il avait complètement oublié ma présence. Il buvait le thé qu’il m’avait versé, mangeait un scone en déchiquetant le paquet nerveusement posé sur la chaise sans m’en aviser le moins du monde. Tout à coup, sans que cela soit prévisible en aucune façon, il s’effondra dans le fauteuil parmi les affaires qui y avaient été jetées nonchalamment. Il semblait être tombé dans un coma profond dont il ne sortait que émettre quelques borborygmes incompréhensibles. Après avoir vérifier qu’il respirait normalement, je m’installais pour déchiffrer à vue sa dernière composition. Elle était somme toute de bonne facture, mais en aucun cas ne relevait du génie. Tout autour de lui était étalé de ces œuvres qu’il avait composées j’imagine avec tout autant de ce qui pour moi relevait de la folie. C’est au dos de la partition que ce trouvait le trait le plus énigmatique. » A cet instant il interrompit son récit. Il se leva et fit le tour de la table, pensif. Il semblait hésiter sur la conduite à tenir. Un « Alors » impatient se fit entendre dans la salle. Mais du petit groupe aucun ne bronchait. Chacun d’entre eux semblait arrêté tout comme l’histoire, figé dans un temps lui-même suspendu. Alexei se dirigea vers le comptoir pour commander un cognac. Il attrapa de sa grande main l’ensemble des choppes qui étaient préparées. Dans l’une d’entre elle, il avait versé le contenu du verre à cognac. Il revint lentement vers nous, toujours absorbé dans une sorte de voyage intérieur. Sur la table, il jeta l’ensemble des chopes desquelles giclait le précieux liquide. Il vida d’un trait sa bière. Regarda chacun de ses compères. S’arrêta plus longuement sur le grand blond qui le fixa en retour d’un regard étrangement doux. Il avait comme une sorte de compassion pour l’ennemi qui devait être pour lui Alexei. Un futur médecin de King’College n’avait pas de pitié pour l’engeance vulgaire de l’University College. Alexei se leva, pris une inspiration puis ajouta. « Il était écrit en rouge, au dos des partitions, un nombre. La semaine suivante, il était mort et sa sœur m’offrit sa dernière composition en guise de dédommagement pour le temps passé. » Il y eut encore un long silence, puis il conclut. « Mais je la refusais et partit en claquant la porte et je m’interdisais à jamais de la revoir. Son sourire triste avait le goût de la mort. C’est là toute l’histoire ! » Alexei s’assit lentement sur son siège le regard plongé au fond de sa choppe vide.

C’est à ce moment qui commença un curieux cérémonial. John qui avait gardé curieusement son chapeau ridicule sur la tête, le retourna sur la table. Celui qui se destinait à la magistrature distribua à chacun un petit carton excepté à lui-même. Il devenait évident pour moi que la suite du programme ne concernait plus que les futurs médecins. Quelle ne fut pas ma surprise quand celui qui officiait se tourna vers moi en me tendant un carton. Je ne savais pas à ce moment que ma présence ne devait rien au hasard et qu'il en était ainsi à chaque réunion de cette sorte de confrérie. « Monsieur qui êtes assis à notre table, vous avez écouté cette histoire, vous devez donc prendre part au vote et attribuer un satisfecit ou non. » Je m’exclamais que je ne voyais en quoi je pouvais donner ou pas ce genre de chose, et en fonction de quel critère. Il me fut répondu que cela ne regardait que moi mais qu’il me fallait donner une réponse avant de quitter la table. Le sérieux des différentes personnes me dissuada d’une réponse négative à leur requête. De toute les façons, j’étais si curieux de découvrir la suite de ce qui n’était pour moi que l’élection d’une histoire. L’officier de cérémonie déposa le chapeau au centre de la table et décréta que le vote était ouvert. Il ne me fallut pas longtemps pour conclure que cette histoire ne méritait pas à mon goût le dit satisfecit. Elle finissait en queue de poisson. Le début était aguichant et augurait de quelque chose de bien plus consistant. Étant moi-même à mes heures écrivain, je trouvais le style et l’art du conteur bien faible. Le délibéré fut en défaveur d’Alexiev. 3 votes contre 4. Alexiev se leva, s’inclina et demanda à celui qui lui faisait face quel était son choix des armes. Sir Shelley, c’est le nom qu’il donna très solennellement quelques temps plus tard. Sir Shelley se leva à son tour, salua. « Je propose le tir au pistolet ». Alexiev se tourna vers moi. « Monsieur Danklerc voulez-vous me faire l’honneur d’être mon témoin. » Dans un premier temps je restais interdit, ne comprenant l’objet de cette discussion. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre qu’il s’agissait là d’un jeu qui mettait au devant de la scène l’honneur des deux écoles de médecine. « Vous pouvez refuser mais ce serait réellement en grand privilège de vous avoir à mes côtés. » Je protestais quelque peu pour la forme, mais mon implication dans ces péripéties me dépassait bien plus que je ne le pensais. La monotonie des jours se succédant les uns aux autres dans une inutilité continuelle, furent aussi ce qui emporta ma décision. J’acceptais. Le défit eu lieu sur le dit terrain du jeu de passes. Il était éloigné de tout, et suffisamment grand pour y trouver un espace pour le duel. L’heure avancée dans la nuit, et le clair de lune offrait toutes les garanties de tranquillité et de luminosité. Il ne nous fallut pas plus d’un quart d’heure pour gagner le lieu. Le futur juge avait avec lui un grand sac de cuir dans lequel se trouvaient les armes à feu ainsi que des épées et des gants de boxe dite à l’anglaise. Les deux hommes se saluèrent. Jurèrent qu’ils procédaient sans contrainte d’aucune part et que c’était là leur choix. Il fut décrété qu’il n’y aurait qu’un tir et que si aucun n’était touché, le duel serait nul et les comptes réglés. Le juge sortit deux coffrets en bois vernis qu’il donna à chacun des témoins. J’ouvris la petite boîte agréablement décorée et y découvrit un colt Walker à barillet. Une arme des plus puissantes sur le marché, avec une portée de 100 yards. Alexiev se saisit de l’arme, sans prendre la peine de la vérifier, il plaça une balle par l’avant du barillet. Puis il se saisit de la bourre afin de tasser les quatre grammes de poudre. Sir Shelley prit le temps d’effectuer un tir de vérification. Puis les deux tireurs se placèrent dos à dos et comptèrent quinze pas. Puis ils se firent face. King’College avait le choix des armes, c’était donc à University College d’effectuer le premier tir. Alexiev abaissa son arme d’un mouvement lent et sans prendre le temps d’ajuster son tir, il pressa la détente. Sir Shelley fut touché au bras gauche ce qui le fit vaciller. Il se replaça afin d’effectuer son tir. De la même façon il abaissa son colt, mais il prit le temps d’ajuster sa visée. Il inspira et pressa la détente, fauchant Alexiev d’un tir en pleine poitrine. Il se vrilla dans un mouvement de torsion brutal. Puis il s’effondra lentement pliant les genoux comme s’il allait prier. Les docteurs se pressèrent autour de lui. Il saignait abondamment. Il fut transporté en calèche jusqu’à Saint James infirmery. J’étais assis tout près de lui et tentait de l’apaiser du mieux que je pu. Il se redressa d’un coup, m’attrapa par le col, s’approcha de mon oreille et il murmura un nom et un prénom puis précisa qu’il s’agissait de la jeune fille qui lui avait donné les courts de violon. Il me fit jurer de lui rendre visite afin de m’inquiéter de la santé de son frère. Je peux affirmer qu’Alexiev est mort dans mes bras. Il avait mis ses dernières forces les mots qu’il venait de souffler à mon oreilles.

Le 28 du mois de novembre, par une journée lumineuse que le vent glacial n’arrivait pas assombrir je vagabondais dans Hyde Park. Je longeais les bords du lac sans plus songer à rien. Je n’avais ni but ni contrainte. Perdu dans mes pensées, je me retrouvais devant Torrington Square. Je me souvenais à peine avoir remonté Brook Street puis avoir trainer songeur du côté de Soho Square. Pour le reste, je pense que c’est mon inconscient qui a guidé mes pas. J’avais complètement oublié cette histoire ainsi que Margareth Mulloway et son violon. Ce fut la sortie d’une jeune élève, boîte en cuir noir à la main, enfoncée dans son macfarlane bien à l’abri dans sa pèlerine du souffle glacé qui annonçait la froidure de l’hiver. J’approchais de la plaque vissée sur le muret pour lire le nom du professeur qui officiait à cet endroit. Je m’engageais sous un large perron que prolongeait une grille en fer forgée. Je me trouvais devant une grande porte rouge qui tranchait agréablement sur la blancheur laiteuse de la bâtisse. J’actionnais la sonnette en abaissant une poignée dorée. Un laquais en grande tenue vint m’ouvrir. Il s’enquit de mon identité et de si j’avais rendez-vous. J’expliquais que je venais de la part d’Alexiev que je ne voulais pas déranger. L’homme, sans un mot, disparut dans l’entrée en refermant la porte. Il estimait que l’intrus que j’étais à ses yeux ne méritait pas d’être introduit dans la demeure. J’essayais vainement de m’abriter du mauvais courant d’air qui circulait entre les colonnes qui soutenaient l’avancée du perron. Ce fut au bout de longues minutes, au moment je commençais à me décourager, qu’une jeune femme enroulée dans un large châle fit son apparition. Elle s’excusa de m’avoir fait attendre et m’invita à passer dans le boudoir. Elle était désolée de n’avoir que quelques minutes à me consacrer. Elle me proposa un siège et demanda au laquais qui restait posté derrière elle au garde vous de nous apporter un thé. Je lui expliquais le but de ma visite et lui expliquait les conditions tragiques qui avait conduit à la mort d’Alexiev. Je n’eus pas besoin de m’en expliquer beaucoup, elle avait lu dans le journal les détails de cette affaire. Je voulu prendre des nouvelles de son frère. Elle me fit taire, me glissa à l’oreille un lieu de rendez-vous plus discret. Elle se retournait fréquemment pour s’assurer que nous étions toujours seul et à l’abri des oreilles indiscrètes. Elle précisa l’heure dans le fin de l’après midi même. Lorsque le laquais fit son apparition, je me levais et pris congé en expliquant suffisamment haut que l’instrument oublié n’était pas ici et que la personne qui m’avait informé s’était sûrement trompé. Je filais sans demander mon reste en refusant poliment le thé que l’on me versait passant ainsi pour un rustre. Je passais le reste de l’après-midi au café Français à lire le journal. Je n’arrivais pas à me concentré sur ce que je tentais vainement de déchiffrer trop préoccuper par cette rencontre déconcertante. Les articles se succédaient sans que mon esprit en imprime une quelconque information.

Quand le jour commença à décliner, je me décidais à partir pour le lieu du rendez-vous. Il me fallait traverser la Tamise pour atteindre le quartier des drapiers. Je savais la mauvaise réputation de l’endroit et continuais de m’interroger sur la raison qui avait conduit Margareth à formuler une telle proposition. J’arrivais à la conclusion qu’elle souhaitait ne pas y être reconnue. Après avoir contourné Time Square pour suivre la chemin des Drapiers, appelé ainsi car tous les matins à l’aube et le soir à la tombée du jours, les ouvrier tisserands sortant des fabriques se dirigeaient d’un pas lourd vers les tavernes sur la rive gauche de la Tamise. Ils y perdaient une grande partie de leur maigre salaire au jeu du Tric. C’est dans l’un de ces bistrots que j’entrais. Je cherchais une table discrète éloignée de l’agitation qui régnait dans l’endroit. A ma grande surprise, tout au fond de la salle, près de la vitrine, Margareth y avait trouvé une table et semblait absorbé par ce qui se déroulait à l’extérieur. C’est en approchant qu’elle découvrit ma présence. Elle me fit signe de prendre la chaise à ses côtés. Je m’installais tel un amant près de son amante. « Voulez vous prendre quelque chose, une bière si vous le souhaitez, cela ne me dérange nullement. Pour ma part je voudrais simplement un thé. » J’interpellais le serveur qui passait justement à proximité et passais la commande. Je voyais le visage de Margareth à demi tourné vers moi. Elle avait une figure agréable. Sans être très belle, elle avait un certain charme. Ses yeux avaient un air coquin qui resplendissaient l’intelligence. « Je ne voulais pas vous parler à la Roseraie trop d’oreilles indiscrètes pourraient pour quelques shillings offrirent leur service à quelque mauvais journal. Alexeiv avait tout fait pour aider mon frère à sortir de son agitation. Il ne dormait plus depuis longtemps et devenait comme fou, continuellement absorbé par son travail d’écriture. Il ne se souciait même plus de vendre ses compositions. C’est moi qui m’en chargeais. Il avait un certain succès sans être un génie. Son charme aidant auprès des dames lui assurait une entrée dans toutes les coteries. Mais sur les derniers jours il vivait comme un reclus. Alexiev, voyant mon désespoir, avait tenté une méthode nouvelle qu’il avait vu pratiquer au cabinet d’un certain James BRAID. Malheureusement mon pauvre frère n’était pas réceptif au traitement par l’hypnose. » Elle fit une pose pour boire un peu de thé dans lequel elle venait d’ajouter un nuage de lait. J’en profitais pour lui demander à quand remontait ce changement de personnalité, expliquant que j’imaginais qu’il n’en n’avait pas toujours été ainsi. Elle reprit son histoire, plus détendue. « C’est à son retour de Skopje, vous connaissez ? » Je confirmais en expliquant que j’avais eu l’occasion de me rendre en Macédoine avec le capitaine Brington un de mes amis de Scotland Yard. Je remarquais l’inquiétude de mon interlocutrice par le raidissement de son corps et la tristesse de son visage. Je la rassurais sur la rencontre improbable avec se malheureux capitaine devenu sénile depuis sa mise à la retraite anticipée. Il ne savait plus distinguer un chien d’un homme, il s’adressait à ces animaux en termes élogieux alors qu’il insultait copieusement ses amis. Rassurée, elle reprit son histoire. « C’est donc à son retour de Macédoine, il y a une dizaine d’années, qu’il a commencé à se renfermer et à être pris d’une sorte de transe. Dans un premier temps j’associais cela à ses recherches en ethnologie musicale, mais il n’en était rien. Je remarquais qu’il se mettait dans ces états à chaque courrier envoyé par son ami enfance, resté à Skopje. Je ne sais pas si je vous ai parlé de lui, il se prénomme Olivier. Ils se connaissaient de longue date et tous les deux avaient décidé de se lancer dans cette aventure macédonienne. » Je m’enquis immédiatement du contenu de ces lettres, espérant qu’elle était passé par-dessus sa droiture pour oser y jeter un regard. Heureusement pour moi, il en était ainsi. « Il s’agissait d’anciennes compositions que son ami lui envoyait. C’était là les premiers arrangements pour deux guitares. Ils remontaient au tout début de leur amitié. Il me semble que cela devait faire une quinzaine d’années, guère plus. Cet ami s’obstinait à vouloir les travailler avec une jeune demoiselle qui les avait trouvés à son goût. » Elle ouvrit un grand sac en tissu en relevant la fermeture à crochet qui maintenait bloqué les armatures métalliques sur lesquelles venaient se fixer le tissu. Elle me tendit un paquet dans lequel étaient enveloppé les partitions. Puis elle extirpa de son sac ce que je pris pour un livre de comptes. Elle me fit remarquer la présence de chiffres écrits en rouge. Elle ouvrit le cahier et on les y trouvait scrupuleusement reportées dans une rubrique intitulée années de vie gagnées. « Vous savez, avec Alexiev nous devions nous marier, mais mon père y avait opposé un veto formel sous peine de me déshériter. Je dois vous avouer, que la rente allouée par mes parents, sont là mes seuls revenus. Les cours de violon ne couvrent par le centième de mes dépenses. J’étais prêt à tout abandonner pour Alexiev et partager sa vie de médecin. Mais je pense de plus en plus qu’il avait voulu me protéger et m’éviter la vie de misère qu’il savait ne pouvoir être autrement aux vus de sa condition. » Une larme glissa le long de sa joue. Elle se reprit s’excusant de montrer une telle sensiblerie. Elle sortit un mouchoir de dentelle, s’essuya le visage et prit congé. Avant qu’elle ne quitte la table je lui prenais délicatement la main et lui demandais où se trouvait la dernière partition qu’il avait refusée. Elle m’expliqua qu’il ne l’avait pas refusée, bien au contraire. D’ailleurs elle lui avait été retournée par le service de pompes funèbres. Elle me demanda si je la voulais, car elle ne voulait pas la garder et cela en aucune manière. Ça évoquait trop de mauvais souvenirs. J’acceptais cette offre et elle m’informa qu’elle me la ferait parvenir par coursier. Je lui laissais mon adresse puis la regardait partir tristement. Elle avait un charme exceptionnel. Il y avait chez elle quelque chose d’envoûtant. Elle avait laissé le grand cahier et les partitions. Je ne pris pas la peine de la rappeler. Je pensais qu’elle ne l’avait pas fait par inadvertance. Je feuilletais rapidement le cahier et trouvais à fin une photo du frère de Margareth. Il était alité et semblait avoir cent ans. Il tenait serré tout contre lui une partition.

Quelques semaines plus tard je recevais cette partition, accompagné d’un petit mot de Margareth : Vous allez me croire bête, mais je n’ai jamais voulu déchiffrer cette œuvre et encore moins la jouer. J’ai un mauvais pressentiment, soyez prudent. Amitiés sincères. Le même jour je recevais une lettre d’Alexiev dans laquelle se trouvait une autre lettre, la dernière que lui avait envoyée le frère Margareth : Alexiev, Je vous suis très reconnaissant de ce qui vous avez fait pour moi. J’ai accepté la malédiction qui pesait sur moi. J’ai compris grâce à votre clairvoyance que je perdais mon âme dans cette course à la jeunesse. Il me fallait composer de plus en plus d’œuvre pour lutter contre les compositions du passé que m’adressaient Olivier. J’y ai gagné la jeunesse mes j’y ai gagné aussi la folie. J’ai détruis toutes ces vieilleries. J’ai enfin trouvé le repos. J’ai composer une dernière œuvre elle sera mon testament. Signé quelqu’un qui vous sera éternellement reconnaissant.

Alexiev y avait ajouté le petit mot suivant : Je sais qui vous êtes incapable de déchiffrer cette dernière partition qu’il a écrite. Aussi je vous en conjure retrouvez là et détruisez là. Faites le plus vite possible, la pire chose qui pourrait arriver ce serait que Margareth la joue. Heureusement c’est une œuvre pour deux guitares et elle pratique le violon. Il lui faudra du temps pour la transcrire. Pitié faite au plus vite. La mélancolie que dégage cette musique est insupportable. Ne tenez pas rigueur à celui qui ma tué en duel, je lui suis redevable de m’avoir libérer d’un mal épouvantable.

Cela fait dix ans que je pratique la guitare, j’ai enfin acquis la prestance pour pouvoir jouer à peu près n’importe quelle œuvre. Je m’apprête à interpréter cette composition. Qui que vous soyez, si vous trouver cette lettre accompagnée de mon cadavre ayez la gentillesse de détruire cette partition.

Ainsi de termine mon récit.

J’ai bien vécu et je touche aux confins de ma vie. Je n’ai jamais pu me résoudre à détruire cette partition, que encore aujourd’hui, en relisant cette curieuse lettre, je contemple. Je suis entrain d’allumer un feu de cheminée, comme à chaque fois je suis tenté de l’y jeter. Comme à chaque fois je remets cela à plus tard. Comment croire à de telles billevesées. Cependant tant de tragédie entoure cette composition. Trois décès, ce n’est pas rien. Quelle est donc l’harmonie ? Éolien, curieux choix. Voyons la première mesure…